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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 16:32

http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcTfXsVWMS2S4Uo8woc8IyZPu6eov_wioT52tUCWSxIqEVWUwOWbwQIntroduction :

Étudier les interactions de face-à-face pour fonder une sociologie de moyen terme entre la macrosociologie et la sociologie de l’individu semble le projet général de l’œuvre de Goffman. La microsociologie se focalise sur les situations dans lesquelles deux individus ou plus se font face et cherchent à entrer en communication. Cette entrée ne peut se faire qu’à partir d’un sens commun qui pose une base sur laquelle les individus cherchent à s’appuyer pour s’interpénétrer. Goffman a consacré son œuvre dans l’étude des interactions de face-à-face. Dès sa thèse de 1953, il se propose d’étudier l’« interaction dans notre société comme un type d’ordre social » et lors de son discours d’investiture à la présidence de l’American Sociological Association il évoque sa préoccupation constante : « Promouvoir l’acceptation de ce domaine du face-à-face comme un domaine analytiquement viable – un domaine qui pourrait être dénommé, à défaut d’un nome plus heureux, l’ordre de l’interaction ». Malgré cette constance, l’œuvre de Goffman est disparate. Comme il le dit dans la note d’avertissement des Relations en Public : « Je fais feu sur une cible en me plaçant à [des] positions différentes et inégalement espacées ; je ne prétends pas faire un tir de barrage ». Cette note d’introduction pourrait servir à définir son œuvre tout entière. Les interactions sont toujours la cible mais Goffman utilise plusieurs métaphores pour en rendre compte. La plus célèbre est la métaphore théâtrale dont il use dans le premier tome de La Mise en Scène de la Vie Quotidienne : La Présentation de Soi. Goffman met le projecteur sur le « décor » dans lequel les acteurs évoluent, le « masque » qu’ils portent, le « rôle » qu’ils jouent… Dans le même esprit mais avec une perspective cinématographique Goffman développe son analyse dans Les Cadres de l’expérience. Ailleurs il considère les interactions comme des jeux. Enfin, dans Les Relations en public et dans un héritage durkheimien, il envisage nos interactions comme des rites manifestant la valeur sacrée de chaque individu. Ce qui est en jeu dans Les Relations en public, c’est bien la confrontation des soi, le jeu de frontière entre deux individualités qui doivent nécessairement s’envahir réciproquement (puisque le cadre d’étude est ici la vie publique), tout en conservant leur autonomie et leur représentation réciproque d’elles-mêmes. C’est de cette tension au quotidien entre le moi et l’autre qu’il va être question dans notre développement. Comment parvenir à conserver les frontières individuelles dans la vie publique, qui, par essence, est vie d’interpénétration ? L’enjeu du texte est le suivant :

« Dans ce livre je m’intéresse aux règles fondamentales et aux régulations corrélatives du comportement qui appartiennent à la vie publique, aux personnes qui se joignent, aux lieux et aux manifestations sociales où à lieu ce contact en face à face. Je m’intéresse donc particulièrement à l’ordre public. »

La méthode utilisée par Goffman est double. Il reprend d’une part les apports de Durkheim relatifs aux Formes élémentaires de la vie religieuse, et d’autre part s’inspire des méthodes éthologistes. La méthode aura donc pour but de rendre compte des micro-cérémonies du quotidien avec pour point de cristallisation les échanges en eux-mêmes indépendamment des interactants (nous définissons l’interactant comme un des individus présents lors d’une interaction).

Le fil directeur de l’œuvre :

Bien que Goffman considère qu’il fait « feu sur une cible en [se] plaçant à six positions différentes et inégalement espacées (…) », il est possible de dégager un fil conducteur nous permettant de suivre la série d’articles comme un tout. L’auteur travaille par élargissements géographiques successifs. Partant des unités individuelles et des territoires respectifs de ces unités, il en vient aux échanges possibles entre différentes unités et aux signes qu’envoient ces échanges pour un tiers potentiel. Enfin, il élargit une dernière fois l’angle en rendant compte de l’environnement des individus. L’élargissement est ici entièrement méthodique et s’inscrit dans une volonté de synthétisations successives. Cette approche présuppose l’existence d’un homme heureux lorsqu’il est seul, mais du fait de son incapacité à se suffire à lui-même, doit se confronter à autrui. La méthode adoptée n’est pas sans rappeler les théories contractualistes de la philosophie moderne. Pourtant Goffman ne s’inscrit pas dans la tradition de l’individualisme méthodologique ni d’ailleurs dans celle du holisme méthodologique. Nous considérons avec lui qu’il se trouve dans une troisième voie, médiane entre les deux alternatives que nous venons d’évoquer. Pour revenir à notre développement il faut remarquer que c’est dans la confrontation que le trouble survient, si bien que tout l’enjeu du rapport à l’autre est ici de trouver les moyens de garder la face. L’interaction est un travail de face (face work).  Le travail de face a vocation à créer une stabilité, un ordre social. Ordonner l’interaction pour que chacun conserve l’idée qu’il cherche à rendre de lui-même apparaît alors comme primordial. C’est dans cette optique que le dernier article vient mettre des bâtons dans les roues d’une interaction fragile. L’individu doit toujours assurer l’autre de sa pleine santé mentale. Lorsqu’un malade évolue en société, une alarme générale est déclenchée car le malade dévoile la folie de l’ordre public. En ne jouant plus le jeu, le fou met en branle toute la structure interactionnelle et sociale. C’est pourquoi, comme le disent Nizet et Rigaux dans La sociologie d’Erving Goffman, « la folie dans la place se transforme en folie de la place ». Goffman cherche donc à décrire la mise en place de la structure de l’ordre public qui se traduit par une confrontation interindividuelle dans laquelle les individus cherchent constamment le plus de normalité possible. Goffman montre que cette structure est en réalité fragile car facilement ébranlée lorsque la folie vient l’interroger. Voyons à présent l’analyse que mène Goffman de manière plus détaillée.

Lecture détaillée :

Les individus comme unités

Le premier article cherche à redéfinir la notion d’individu. Goffman propose d’envisager l’individu, non comme une substance mais comme un ensemble de prédicats. L’individu de Goffman est un individu de l’apparaître qui évolue selon les situations, ou selon les interactants auxquels il est confronté. L’individu est pensé comme une matière amorphe qui prend une certaine forme selon la situation. Au quotidien, l’individu est multiple. Les cas étudiés dans le premier article envisagent l’individu d’une part comme une unité véhiculaire, d’autre part comme une unité de participation. L’ordre public repose ainsi sur les codes de la circulation des individus et sur leur capacité d’être un à plusieurs. Voyons d’abord le cas des unités véhiculaires.

« Une unité véhiculaire est une coque d’un certain type, contrôlée (habituellement de l’intérieur) par un pilote ou un navigateur humain. »

Cette métaphore s’inspire de celle du « pilote en son navire » mais est réinvestie dans une optique complètement différente. L’unité véhiculaire peut prendre des formes multiples telles que le corps, la voiture, le métro, le vélo… Il est important ici de considérer que ces unités ont besoin d’un code de la circulation, qui apparaît pour notre auteur comme une des règles fondamentales qui fournit les bases normatives de l’ordre public. Une société est ordonnée quand les individus suivent un certain nombre de règles leur permettant d’ajuster leurs trajectoires. Par exemple, on ne marche pas comme on veut dans la rue. Il ne faut pas s’accrocher à un autre individu, auquel cas il est nécessaire de s’excuser sans quoi celui-ci se sentira en quelque sorte violé, ou pour utiliser un terme moins fort, il éprouvera un sentiment d’injustice. Un certain code du regard est autorisé lorsqu’on croise un individu au-delà duquel il y a offense faite à autrui… Le code a pour fonction de fournir « un modèle sûr au trafic. » L’important lors d’un déplacement c’est d’être sûr de n’être pas troublé et de ne pas troubler. L’individu du quotidien, qui a le sentiment de se mettre en danger en sortant de chez lui, doit être assuré qu’au dehors tout va bien, c’est-à-dire que les autres respectent les codes. L’individu se caractérise donc premièrement par sa fragilité. Plus que l’individu, c’est son image sociale qui est fragile et risque constamment d’être remise en cause.

La deuxième forme d’unité de l’individu en public est plus complexe. En effet Goffman envisage la possibilité d’être un à plusieurs. L’unité individuelle n’est pas seulement l’unité d’un individu mais peut être l’unité d’un couple ou d’un groupe d’individu. L’ordre public repose sur une différence de traitement des unités individuelles. On ne traite pas un individu seul de la même manière qu’un couple ou un groupe. Les lieux de tolérances et de traitement ne sont pas les mêmes. Tous les lieux publics sont divisés pour accueillir des groupes ou des individus seuls. Prenons l’exemple d’une brasserie. Celle-ci peut accueillir au niveau du bar des individus seuls avec toujours cette possibilité de les considérer péjorativement comme « les piliers de bar », et peut accueillir des groupes pour lesquels des tables sont réservées. Un autre exemple peut être celui d’une réunion au sein de laquelle il est possible de venir seul ou accompagné. Les personnes venant accompagnées sont envisagées comme une seule unité et reçoivent un traitement spécifique. C’est ainsi qu’il est possible de distinguer les « individus seuls » des « individus avec ». Les individus seuls subissent une pression sociale plus forte et se conforment bien plus aux exigences de la société. La raison de cette plus forte pression n’est pas expliquée par Goffman mais nous pouvons supposer que la raison en est la méfiance de la société envers les individus seuls. La société est essentiellement rassemblement et l’individu seul est marqué de sceau de la méfiance sociale. Cette méfiance peut se cristalliser dans l’adresse que Diderot fit indirectement à Rousseau en écrivant qu’ « il n’y a que le méchant qui soit seul. » Le concept de société ou d’ordre public comporte en lui l’idée de pluralité si bien qu’un individu seul est toujours un suspect potentiel. Que peut-il avoir d’étrange pour n’avoir personne avec qui sortir ? Telle est la question tacite que se posent les autres personnes. On ne s’expose pas seul à l’ordre public sans raison puisque celui-ci est à la fois dangereux et exigeant. Si donc un individu sort seul, c’est qu’il est lui-même un danger potentiel. L’ordre public se constitue donc sur des unités, même si celles-ci peuvent être multiples. Ces unités rayonnent en ce sens qu’elles possèdent un territoire dont nous allons voir que les frontières sont aussi importantes que poreuses.

Les territoires du moi :

Le deuxième article du recueil est consacré aux territoires du moi. Comme nous venons de le voir, l’interaction des atomes individuels nécessite l’instauration d’un droit. L’idée développée dans ce chapitre est que les règles du droit n’ont pas seulement pour but de permettre la circulation, mais aussi de marquer les territoires respectifs des individus. Comme le dit Goffman à la page 43 du recueil :

« Au centre de l’organisation sociale se trouve le concept de droit et, autour de ce centre, les vicissitudes de la défense de ces droits. »

Le droit est envisagé comme un titre de possession, de contrôle, d’usage ou de libre disposition d’un bien par un ayant droit. La méthode de segmentation des droits fonctionne par une territorialisation et un marquage des territoires concernés. Goffman distingue trois formes de territoires : les territoires fixes qui sont les propriétés d’un ayant droit unique, les territoires situationnels qui font partie de l’équipement matériel fixe d’un lieu, et les réserves égocentriques qui sont les objets gravitant autour de l’ayant droit. C’est au sein de ces territoires que l’individu évolue et se doit de respecter les règles propres à chaque territoire. Chaque territoire possède un droit spécifique ayant pour but de montrer à chaque instant, à tout individu potentiel, ce qui appartient à qui. Le droit dans le domaine public surdétermine symboliquement les possessions respectives de chacun. Cette surdétermination symbolique n’est néanmoins possible que parce que les individus marquent leur territoire. Un marqueur est un signe qui indique qu’un possesseur putatif revendique une réserve. Les marqueurs peuvent être divisés en deux groupes dont chacun joue un rôle particulier : un rôle d’attribution d’une part et de séparation d’autre part. Ils jouent un rôle d’attribution dans le sens où ils permettent d’identifier leur possesseur et de séparation car les marqueurs évoluent au sein d’un territoire. Ils sont en quelque sorte la matière du territoire. Suivant notre distinction nous pouvons regrouper les différents types de marqueurs dégagés par Goffman. Les marqueurs « centraux », qui concernent la revendication d’objets placés au centre d’un territoire (journal, portefeuille…), les marqueurs « signets », qui portent la marque de leur signataire indépendamment de la présence de celui-ci (photographies,…), et les marqueurs « ensembles », le fait qu’une personne soit revendiquée comme étant avec une autre personne, peuvent être regroupés sous l’ensemble que nous avons nommé marqueur d’attribution. Les marqueurs « frontières » (accoudoir de théâtre, ligne de séparation des banques…), qui marquent la ligne de séparation entre deux territoires adjacents, peuvent entrer dans la catégorie des marqueurs de séparation.

Les territoires ne sont cependant pas à l’abri d’une invasion. S’ils sont surdéterminés par les marqueurs c’est qu’ils ne sont jamais définitivement acquis. Des violations et des offenses territoriales peuvent être provoquées par d’autres individus. Les violations et offenses sont toujours le fait d’un individu qui envahit, de manière volontaire ou non, un territoire revendiqué. La violation se produit selon le modèle du corps à corps. Goffman envisage la violation en sollicitant l’intervention des cinq sens. Une violation peut intervenir lorsqu’un individu nous regarde de manière indiscrète, lorsqu’il produit des nuisances sonores ou olfactives, ou encore lorsqu’il nous touche sans autorisation. Nous avons donc à faire, comme chez Durkheim, à des corps sacrés au sens étymologique du terme, c’est-à-dire que nous avons à faire à des corps que l’on ne doit pas toucher. De là nous pouvons conclure que le droit public possède cet autre impératif d’organiser les règles de l’interaction charnelle. Mais il nous semble également que les corps, en plus d’être sacré, sont envisagés comme fragiles. Ils doivent être manipulés selon des règles strictes car l’importance de garder la face en public est si grande qu’une légère offense peut ouvrir un abîme. Il suffit de peu pour détruire publiquement un individu. C’est la raison pour laquelle de minutieuses précautions sont requises. L’être social décrit par Goffman cherche à s’enraciner, à se créer des territoires puisque derrière l’étiquette, la substance est fragile. La sortie de territoire est toujours un risque social majeur. Sortir de son territoire personnel, c’est s’exposer au grand jour, c’est retrouver l’enfer des autres. Pourtant, toute interaction nécessite un passage de frontière et une entrée en territoire étranger. D’où la nécessité d’envisager l’ordre public come celui au sein duquel se produit l’échange. C’est ce dont il est question dans les troisième et quatrième articles.

Les échanges confirmatifs et les échanges réparateurs :

L’individu est considéré comme une instance sacrée. C’est pourquoi lorsque Goffman aborde la question des échanges, il les envisage comme des rituels. Le troisième article s’ouvre sur le constat de la baisse des rituels religieux. Aujourd’hui les seuls rituels partagés par tous sont les rituels interpersonnels. Il y a peut être ici la clé de la sacralisation des individus. Le sacré serait ainsi passé d’une orientation vers dieu à une orientation vers les affaires humaines profanes. Le profane est devenu sacré. Il est possible ici d’interroger l’homme vu par Goffman. L’homme doit-il nécessairement être habité par une forme de sacré ou n’y a-t-il simplement là qu’une réappropriation des thèmes et méthodes durkheimiennes ? Nous ne pouvons dans ce travail que poser la question. Goffman envisage ainsi le rituel :

« Le rituel est un acte formel et conventionnalisé par lequel un individu manifeste son respect et sa considération envers un objet de valeur absolue, à cet objet ou à son représentant. »

Le rituel possède un versant positif et négatif. Le rituel ou l’échange confirmatif concerne la réaction nécessaire produite par un individu lorsqu’un tiers entre en contact avec lui. Dès qu’un individu sollicite un tiers, ce dernier ne peut pas ne pas donner de réponse au premier. Peu importe la réponse, il réagira. Même un silence est la preuve de l’absence de volonté d’interaction. Ces échanges peuvent surgir dans trois circonstances qui sont les affaires, le hasard ou les cérémonies. Les échanges réparateurs pour leur part, concernent les cas dans lesquels un individu ayant offensé un tiers, doit réparer le tort causé. Dans une infraction, il y a une personne, soumise à une obligation, qui offense et une personne dans l’attente de réparation, un ayant droit, qui est offensé. « La fonction de l’activité réparatrice est de changer la signification attribuable à un acte, de transformer ce qu’on pourrait considérer comme offensant en ce qu’on peut tenir pour acceptable. »

L’offenseur est obligé de solliciter l’ensemble de ses capacités pour parvenir à rétablir la situation de l’offensé. Il utilise son corps et son esprit et les fait exprimer pour parvenir aux trois possibilités considérées : les justifications, les excuses, et les prières. La justification intervient lorsque l’offense est assumée mais lorsqu’on considère que l’offensé n’a pas de raison de se sentir tel. Il s’agit en quelque sorte d’un malentendu. Les excuses sont requises quand l’offenseur ne voulait pas être offensant et les prières sont des demandes de réalisation d’une action future qui peuvent potentiellement offenser un tiers. Si l’offense est assumée, il n’y a pas recherche de réparation. Un échange réparateur comporte trois éléments : l’offense, l’offenseur et la victime. Il suit le mouvement suivant (qui peut s’adapter selon les cas) : une fois l’offense commise, il y a tentative de réparation puis satisfaction lorsque la victime répond positivement à la réparation. S’il y a satisfaction réelle l’offenseur doit remercier la victime, c’est l’appréciation. Et enfin la victime peut manifester une appréciation de l’appréciation, c’est la minimisation. L’échange réparateur comporte donc quatre phases qui prennent la forme d’un dialogue où chacun s’exprime tour à tour deux fois, une fois pour réparer l’échange, une fois pour réaffirmer la valeur réciproque des deux interactants. Il faut d’abord remettre les choses en ordre puis réaffirmer la valeur de l’autre pour que l’offense ne remette pas en cause l’être de la victime et de l’offenseur. Comme le dit Goffman à la page 159 :

« Nous soutenons que l’individu agit constamment de façon à faire savoir que son caractère est sain et sa compétence raisonnable. »

L’offenseur comme la victime doivent se montrer qu’ils ne sont pas substantiellement offenseur ou victime. L’échange réparateur a en dernière instance l’objectif de réhabiliter l’être des individus concernés. La victime satisfaite réhabilite l’offenseur au sein de la société et le fait sortir d’une possible détermination à sens unique. Ainsi l’échange se traduit toujours par un empiètement territoriale avec pour objectif, soit un plus de relation, soit une réparation d’une relation défectueuse. Le premier mouvement d’un échange pose deux limites : il limite d’abord l’agressivité car le but visé n’est pas l’affrontement et il pose une attente, préfigure la façon dont l’échange va se dérouler. L’extrême codification de l’échange est due à la possibilité constante de profanation de l’autre. Une autre caractéristique des échanges est qu’ils sont accessibles à tout individu. L’échange, en tant que lien, est porteur de signes. Les signes du lien sont l’enjeu de l’article cinq.

Les signes du lien :

Les signes du lien sont toutes les indications qui unissent les personnes ou à propos des relations, qu’elles impliquent des objets, des actes ou des expressions. Goffman distingue deux types de relation : les relations « anonymes » et les relations « ancrées ». Dans Behavior in Public Places, les relations anonymes sont aussi appelées « interactions en public non focalisées ». Elles concernent les interactions sans objet officiel, résultant de la simple coprésence de plusieurs individus dans des lieux publics. Elles peuvent inconsciemment poser la base de relations futures. Les relations ancrées sont des relations au sein desquelles chaque extrême (un des deux individus d’une relation) identifie l’autre personnellement, sait qu’ils ont établi un canevas de connaissances mutuelles qui retient, organise et applique leur expérience réciproque. C’est une entité structurante qui possède trois critères : un nom de la relation qui apparaît comme une désignation publique et uniforme des deux extrêmes (frères, amis, collègues…) ; des termes de la relation qui caractérisent la situation de celle-ci et enfin une étape qui est la phase d’une relation dans le déroulement de son histoire naturelle (début, période de tensions, fin…). Les signes du lien permettent d’identifier ces trois critères qui répondent à trois questions : à quel type de relation a-t-on à faire ? Comment se passe la relation ? Et, où en est la relation ? Les signes sont évidemment visibles lorsque les deux extrêmes sont présents mais peuvent aussi l’être lorsqu’un ou aucun des individus n’est présent. Pour montrer la nature de la relation, les deux extrêmes doivent s’inscrire dans la substance du signe par leurs positions matérielles, leurs postures, leurs gestes et leurs expressions vocales. L’individu est donc plongé dans la relation, il doit se donner tout entier à celle-ci car ses signes sont souvent ambigus. En général, remarque Goffman, les signes du lien sont le plus facilement observables dans les situations intermédiaires, c’est-à-dire celles qui se trouvent entre l’anonymat et les relations personnelles. Cette remarque est importante pour l’étude du quotidien car elle laisse voir que les relations quotidiennes (de bureau, de services, de voisinages…) sont immédiatement identifiables. Les relations de la rue sont herméneutiquement neutres, elles font immédiatement sens et n’ont pas besoin d’interprétation. Si les relations les plus quotidiennes se doivent d’être limpides, c’est parce que l’individu du quotidien a besoin d’une normalité excessive pour mener à bien ses différents projets au sein de l’ordre public. Cette idée constitue l’apport principal du dernier article.

Les apparences normales :

Ce dernier article se penche sur l’environnement et l’activité de l’individu au quotidien en appliquant la méthode éthologique. Goffman propose de séparer deux modes d’activité : les « activités quotidiennes » et les « activités attentives ». Les premières sont réalisées de manières inconscientes et sont possibles lorsque l’environnement renvoie des apparences naturelles ou normales. Les secondes sont des activités conscientes qui répondent aux alarmes. Ce qui permet à l’individu de naviguer entre ces deux modes d’activités c’est une aptitude à la « vigilance dissociée ». L’individu a toujours conscience de la situation dans laquelle il se trouve et est toujours plus ou moins prêt à réagir en cas d’alarme. L’Umwelt est décrit comme effrayant et devant être dominé progressivement par l’individu. Cette domination est le résultat d’un enseignement organisé par un autre individu qui est lui-même parvenu à dominer l’environnement. Pour que l’individu parvienne à cette domination, les autres doivent l’aider en agissant de façon conforme aux attentes, c’est-à-dire qu’ils doivent agir normalement. Cette attitude des autres permet à l’individu d’effectuer progressivement une surdétermination de la normalité. Une fois que l’individu est parvenu à élargir son Umwelt, il est capable de s’engager seul au sein de l’ordre public. Cet engagement comporte des impératifs dont le plus important est d’apparaître normal aux autres. L’impératif principal de l’ordre public est l’apparence de normalité. Il est possible de formuler cet impératif de la manière suivante : conformes toi à l’image que tu souhaites donner aux autres et à l’image que les autres attendent de toi. Si l’individu n’est pas conforme à son image, il devient source d’alarme. D’ailleurs le soupçon est partout présent. Comme le dit Goffman :

« Nous avons donc affaire à un spectacle de la normalité où un individu cherche à découvrir des signaux d’avertissement tout en dissimulant ses soupçons, tandis que les autres dissimulent la menace ou l’opportunité qu’ils sont pour lui, tout en cherchant les signes de ses soupçons. Ces deux faux-semblants convergent pour produire les apparences perçues comme normales, les transformant en un spectacle de la normalité, spectacle où tous les participants ont le devoir d’agir ouvertement. »

Nous sommes donc ici plongés dans une ambigüité où règne à la fois la méfiance généralisée et l’apparence de normalité absolue. C’est ce que Goffman nomme la vigilance dissociée. Cette expression pourrait servir à définir l’ordre public dans sa totalité. Ce n’est pas par hasard que le terrain d’étude privilégié par Goffman est la société urbaine américaine. Cette vigilance dissociée se ressent très fortement dès qu’on se promène dans une ville américaine. Néanmoins l’état d’alarme n’est pas l’état constant de l’individu, c’est plutôt l’état quotidien. Les individus cherchent à tout prix l’apparence de normalité puisque, comme nous l’avons remarqué, l’environnement est naturellement alarmant. Il s’agit de créer une apparence de normalité au sein d’une réalité effrayante. Cependant un certain nombre d’individus « ne jouent pas le jeu ». La folie est le thème d’analyse de l’appendice du recueil.

La folie dans la place :

La folie se distingue de la maladie médicale au sens où celle-ci se dissocie de la substance de la personne aux yeux de la société. La maladie mentale colle à l’individu qui ne peut plus assumer la place qui lui était accordée. Goffman nous dit :

« (…) les symptômes mentaux sont des actes accomplis par un individu qui proclame ouvertement devant les autres qu’il lui faut une idée de lui-même que son organisation sociale ne peut ni lui permettre ni influencer beaucoup. »

Ce qui est en jeu dans la maladie mentale c’est le changement d’image que renvoie un individu et qui ne peut être acceptée par la société. L’individu change de face et révèle l’envers des conventions sociales et la fragilité de la société. Il remet en cause les fondements peu solides de celle-ci puisqu’ils ne reposent que sur les apparences et provoque des ravages dans son organisation et dans les esprits de ses membres. L’ironie de l’ordre public se trouve dans le fait que le fou lui révèle sa propre folie. L’ordre public est pris dans une tragédie shakespearienne au sein de laquelle le fou du roi se fait la voie indirecte de la profondeur. Ainsi pourrait-on boucler la métaphore théâtrale dont il était question dans La présentation de soi. Nous conclurons cette partie avec Goffman :

« Le maniaque renonce à tout ce qu’une personne peut être, et renonce à tout ce que nous retirons de la prudence de nos rapports mutuels. Ce faisant, et qu’elles que soient ses raisons, il nous rappelle à la réalité de ce tout, et à sa pauvreté. Cette leçon qu’il nous donne, c’est, à peu de choses près, celle que nous enseignent tous les gêneurs qui ne restent pas à leur place. »

Conclusion :

Goffman résume dans Les rites d’interaction le renversement de position par lequel la microsociologie, étudiant la structure de l’expérience individuelle de la vie sociale, s’affranchit de toute psychologie :

« Ainsi donc, non pas les hommes et leurs moments, mais plutôt les moments et leurs hommes. »

Goffman fait des moments quelconques de la vie quotidienne un outil d’analyse sociologique. Dans le recueil que nous venons de traiter, les moments quelconques révèlent une grammaire de l’interaction humaine ayant pour but de rendre un peu plus humain un environnement effrayant. Les petits gestes effectués tous les jours inconsciemment, les discours météorologiques de la boulangère, les blagues des collègues de bureaux, loin d’être des moments plus ou moins pénibles à affronter au quotidien, sont en réalité l’unique création que les individus ont trouvé pour se signaler comme pacifiques. Les petits moments soutiennent l’édifice social qui repose donc sur une base peu solide. C’est pourquoi cet édifice géant menace à tout moment de s’écrouler. C’est pourquoi le fou est si alarmant. Le quotidien est la solution qu’a trouvée la société pour constituer un ordre public au sein duquel les individus peuvent empiéter sur leurs territoires respectifs sans craindre d’alarme. Les rituels du quotidien possèdent donc une valeur primordiale en ce sens qu’ils portent la possibilité du lien social. Sans les paroles et gestes du quotidien c’est le règne de l’étrange qui reprend ses droits. La peur est aux frontières individuelles. Le double impératif de l’ordre public est de constamment repousser les frontières et d’accepter les invasions barbares. C’est ce double impératif contradictoire avec lequel chacun doit jouer, tout en apparaissant normal, pour pouvoir évoluer sans problème au sein de la société.

Les relations en public, éditions de Minuit, note de l’auteur

Les relations en public, éditions de Minuit, p .14

Ibid., note de l’auteur

Ibid., p.22

Ibid., p.22

Ibid., p.73

Ibid., p .113

Ibid., p.159

Ibid., p.266

Ibid., p.332

Ibid., p.361

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Published by brouillard-charnel - dans Philosophie
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commentaires

Chafik 13/05/2017 14:48

Intéressant