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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 06:06

Introduction :

Pourquoi, lorsqu’il s’agit d’aborder la question de l’autonomie de l’université, évoquer la dichotomie de l’intérieur et de l’extérieur ? Tout simplement parce que depuis sa constitution et donc dans ce qui pourrait être son essence même (s’il est possible de parler d’une essence de l’université), l’université est une instance tiraillée entre deux polarités, à savoir une volonté d’autonomie qui en ferait une forteresse imprenable d’une part, et son ancrage sociopolitique d’autre part. L’université est prise entre son idéal de liberté qui lui a été soufflé à l’oreille par les philosophes et les contraintes de son incarnation dans un lieu et dans un rapport avec les autres institutions de la cité. Entre corps et esprit, le cœur de l’université balance. C’est à ces tensions que nous allons nous confronter pour tenter de dévoiler les problèmes auxquels est confrontée l’université. Notre méthode sera la suivante : à partir du travail entrepris par Macherey dans son séminaire de recherche consacré à l’université, nous allons isoler des pôles problématiques inhérents à la question de l’autonomie de l’université et discuter ces pôles problématiques. Une remarque liminaire mérite d’être ici apportée. La césure des différents pôles problématiques sera souvent le résultat d’une nécessité théorique et didactique. En effet l’une des difficultés que pose notre problème de l’autonomie de l’université vient du fait que cette dernière, en tant qu’institution prise dans les méandres de ce que nous appelons le politique (c’est-à-dire toutes les instances liées au pouvoir, à la société, à la politique…qui forment ensemble un système), est toujours liée à d’autres entités qu’elle-même et il est difficile d’isoler les différents pôles qui entrent en jeu dans le problème qui nous occupe. Nous sommes néanmoins parvenus à isoler six pôles qui permettent chacun à leur manière (tout en étant liés les uns aux autres rappelons-le) d’éclairer le problème de l’autonomie de l’université. L’université est d’abord un lieu, qui entretient un rapport particulier avec la société et le pouvoir. En son sein, elle est prise dans des tensions entre une faculté dite supérieure et une faculté dite inférieure. Nous réfléchirons ensuite au statut particulier que la philosophie aimerait revendiquer avant d’ouvrir le problème sur une question qui n’a pas était traitée par Macherey, à savoir le problème des bouleversements contemporains qu’a connu l’université. Nous proposerons à cette occasion l’idée d’une troisième révolution au cœur de l’université dans le sens où si la première forme universitaire (la forme pré-moderne) a fonctionné du XIIe au XVIIIe siècle et la forme moderne du XIXe au XXe siècle, une forme postmoderne que nous appelons sociale est apparue au cours du XXe siècle.

 

1° L’université : une topographie :

L’université est d’abord un lieu. Elle s’inscrit dans un espace, la ville et dans une localité précise au sein de celle-ci. Il est important de noter que l’université est au cœur de la ville, il n’y a pas d’université à la campagne. Cette caractéristique permet de réactiver le vieil antagonisme de la nature et de la culture. L’université, lieu d’expression de la culture par excellence (nous sommes presque tentés d’écrire Culture avec son ‘C’ majuscule en résonance au Kultur de la pensée allemande), ne peut se faire au milieu des champs. Ne serait-ce que par cette inscription urbaine et donc culturelle, l’université se trouve engluée dans le politique. À partir du moment où elle accepte d’être localisée au milieu de la cité, elle ne peut plus être une forteresse intérieure et imprenable. Cette tentation peut être supposée à partir de l’observation de l’évolution des zones géographiques de construction des universités. À l’origine les universités étaient construites au cœur de la ville ce qui semble montrer l’acceptation de son ancrage social. Pourtant, plus récemment dans l’histoire, les universités se sont vues construites en périphérie des villes et la supposition peut être faite que l’évolution de la localisation géographique s’est faite parallèlement à celle du statut de l’université. Macherey propose la distinction d’une université pré-moderne, qui accorde le primat aux facultés supérieures (théologie, médecine, droit) et qui va du XIIe au XVIIIe siècle, et d’une université moderne qui apparaît au XIXe siècle. Or c’est à l’occasion de ce passage que les universités ont migré. Les facultés de médecines, et de droit sont restées au cœur de la cité alors que les facultés inférieures ont été excentrées. Cette ségrégation révèle le rapport que chacune des facultés entretient avec le pouvoir, les facultés supérieures intéressant traditionnellement plus le pouvoir que les facultés dites inférieures.

Mais la ségrégation géographique n’est unique à être pertinente. En effet et paradoxalement, l’université est un lieu ouvert. Même si elle est gardée par des « vigiles » en qui Macherey voit des gardiens sur le mode de la République platonicienne, l’université reste la seule institution (avec quelques exceptions comme le Collège de France) ouverte librement et à tous. Aucune autre institution d’enseignement ne permet à quiconque de venir assister aux enseignements en tant qu’auditeur libre. La thématique de l’université comme lieu magique, replié sur lui-même où se fait des choses inaccessibles au commun des mortels, thématique chère à Macherey, ne nous semble pas aussi pertinente qu’il le souhaite. Ou plutôt, il semble nécessaire de penser autrement cette thématique. Pourquoi, alors que l’université est le lieu d’enseignement ouvert par excellence, continue-t-elle à susciter cette ségrégation dont nous venons de parler ? Tout simplement parce que l’ouverture de l’université n’est qu’un miroir aux alouettes. D’une part très peu de personnes ont connaissance de cette possibilité qui leur est offerte de venir assister aux enseignements de l’université et d’autre part la ségrégation n’est pas seulement physique mais avant tout symbolique (pour reprendre l’idée de violence symbolique de Bourdieu). L’ouverture physique de l’université cache une fermeture symbolique. Quel citoyen lambda oserait venir déranger les sages qui réfléchissent dans leurs murs ouverts ? Nous rejoignons finalement Macherey en insistant sur une donnée qui n’a pas été prise en compte par lui, à savoir que l’université est peut être plus perverse qu’il ne le pense car, de fait elle est ouverte là où en droit, il en va autrement. Ce premier point nous a permis de comprendre que dès sa topographie physique et symbolique, l’université est prise dans une lutte entre intériorité et extériorité. Cette lutte se retrouve au niveau du rapport que l’université entretient avec la société non savante.

2° Le rapport de l’université à la société :

L’idéal de l’université est la conservation de son statut particulier. L’université rêve de rester à l’état d’intériorité pure, dégagée de toutes contraintes sociales qui la ramèneraient à s’engouffrer dans des contingences empiriques qui n’intéressent pas la pensée pure. C’est ici qu’entre en jeu la thématique de l’université envisagée comme institution. L’institution, ou Institution comme l’écrit Macherey, est un lieu fermé sur lui-même un monde au milieu du monde avec ses règles, ses normes, ses valeurs… bref un lieu qui rejoint l’étymologie du terme université c’est-à-dire un lieu où se rassemble une communauté. En tant qu’Institution, l’université possède une certaine autonomie et ses agents y participent comme des unités fonctionnelles où chacun a une place bien déterminée et un rôle à jouer. En cela, l’université moderne se distingue de l’université pré-moderne dans laquelle les limites entre maîtres et « astudés » (terme forgé par Lacan) étaient moins cristallisées. Nous ne citerons que l’exemple d’Abélard qui parvint à faire quitter son poste à son maître Guillaume de Champeaux.

Pourtant la volonté d’intériorité reste à l’état d’idéal et l’université ne peut se passer de prendre en compte son inscription dans le social. Une des tentatives de prendre en compte l’inscription sociale de l’université a été entreprise par Derrida lorsqu’il envisage l’université comme microcosme social. L’université reprend à son compte et à son échelle les conflits qui traversent la société toute entière. Pourtant cette idée de l’université envisagée comme microcosme conserve la thématique de l’université comme lieu particulier où s’entreprennent des actions quasi magiques. Pourquoi l’université serait-elle l’instance unique capable d’absorber le social et de résoudre les conflits qui le traversent ? L’université n’est pas l’éponge de la société. L’université a suffisamment de difficultés internes pour ne pas devoir en plus prendre sur ses épaules les problèmes de la société toute entière. L’université discute des problèmes sociaux et y apporte des solutions théoriques mais le faire reste entre les mains du politique. De plus, envisager l’université comme lieu d’expression politique revient à nier la majeure partie de ce qui se fait à l’université. Le problème du rapport qu’entretient l’université avec la société est plutôt d’ordre épistémologique. Que faire des savoirs découverts et enseignés à l’université ? Ici se joue le débat présent dès l’antiquité grecque entre enseignement ésotérique et exotérique. Tous les savoirs enseignés à l’université peuvent-il sortir de ses murs ? Nous pensons que le problème qui semble avoir traversé l’université depuis ses origines n’a pas lieu d’être. Dans son essence même, l’université est une institution sociale et ses murs ne sont pas de pierre mais de papier. L’université doit accepter que ses cloisons soient poreuses et ouvertes sur l’extérieur, c’est-à-dire sur la société. Deux exemples intéressants ont été proposés par Macherey : celui du film La Corde d’Hitchcock et celui de l’affaire Oppenheimer. Ils montrent, chacun à leur manière, le fait que l’idéal de conservation d’intériorité de l’université est en réalité un extérieur qui s’ignore. L’université doit prendre acte de son ancrage social pour revenir du ciel des idées aux contingences terrestres et assumer cet ancrage. Lorsqu’elle aura pris la mesure de cette responsabilité mutuelle qu’elle entretient avec la société, elle pourra repenser son rôle propre et peut-être sortir d’une crise qui est avant tout une crise relationnelle. La question est de savoir si elle est prête à assumer cette puissance sociale qui devrait l’animer mais qu’elle semble rejeter ? Les rapports que l’université entretient avec le pouvoir connaissent des difficultés proches.

3° Le rapport de l’université au pouvoir :

La question du rapport entre l’université et le pouvoir va nous permettre de prolonger notre réflexion sur le rapport de l’université et de la société. La dichotomie ésotérique/exotérique est encore ici en jeu. Le problème est de savoir sur quels domaines, propres à l’université, le pouvoir peut-il prétendre ? Le pouvoir n’est pas une instance qui cherche la vérité. Il ne peut donc prétendre dicter à l’université ni même discuter le résultat de ses recherches. À chaque fois qu’il tente de le faire, la communauté universitaire s’insurge et se révolte. Nous rappelons le vif débat qui s’est produit il y a trois ans lorsque le gouvernement a tenté de modifier les programmes d’histoire pour les classes de terminales, ou encore le débat de cette année suite à la volonté de rendre l’histoire optionnel pour les sections scientifiques. Le pouvoir ne semble donc pas avoir droit de cité en ce qui concerne les débats internes à l’université. Pourtant il est capable d’exercer une forte influence sur ses débats en faisant jouer les différents crédits qu’il attribue aux facultés. C’est alors que nous retrouvons la distinction évoquée plus haut entre université supérieure et université inférieure. Le gouvernement entretient une relation privilégié avec les facultés supérieures dont les occupations l’intéressent particulièrement. C’est, pour Macherey, « (…) ce qui justifie qu’il les surveille de près, car il est conscient des risques de dérèglement qu’elles peuvent occasionner, si elles manquent à leur rôle qui est, au contraire, de prévenir et éventuellement de sanctionner des écarts par rapport à la règle (…) ». Les facultés supérieures étant traditionnellement celles qui forment les citoyens jouant un rôle politique fort, le pouvoir à tout intérêt à s’en occuper avec une attention spécifique. En ce qui concerne les facultés inférieures qui sont, en théorie, celles qui se consacrent uniquement à la recherche de la vérité, le pouvoir ne devrait avoir un droit de regard que sur les idées qui sortent des murs de l’université (tout en rappelant que les murs de l’université sont plus fins qu’il n’y paraît). C’est du moins le vœu de Kant, qui cherche ici à concilier sa volonté d’autonomie avec son lien nécessaire au pouvoir. À l’opposé, Hegel accepte son inscription dans un système politique et lorsqu’il explique, « lors de sa prise de fonction à l’Université de Berlin en 1818, que le philosophe représente au sein de l’université la voix même de l’Etat, qui est l’Esprit sur la terre, l’incarnation objective de la raison, il ne fait rien d’autre que légitimer par des arguments philosophiques son propre statut de fonctionnaire, qui professe au nom de l’Etat et non au sien propre, ce qui, d’après lui, serait la condition pour que son discours s’élève à la forme de l’universel ». Notre argumentation a, jusqu’à présent, fait valoir l’inscription sociale de l’université si bien que la démarche adoptée par Hegel nous semble plus conséquente et plus en accord avec la réalité que représente l’université. L’autonomie n’est réellement possible que dans des démarches similaires à celles réalisées par Spinoza ou Frances Yates. Dès lors qu’on fait le choix d’entrer à l’université, on fait le choix d’entrer en politique et on s’expose à la critique (critique qui ne vient d’ailleurs pas uniquement du pouvoir mais aussi des pairs, de la société…). L’université, en tant qu’institution politique ne peut échapper au contrôle du pouvoir, contrôle qui peut d’ailleurs consister en une discréditation des vérités mises à jour par l’université. Prenons l’exemple de la philosophie. L’État accorde des crédits à la faculté de philosophie parce qu’il le faut bien mais en contrepartie il se charge d’en discréditer insidieusement le contenu et la valeur qu’elle peut avoir au sein de la cité. Il s’agit en réalité de crédits de confort. On donne juste ce qu’il faut aux philosophes pour qu’ils se taisent et mènent tranquillement leurs recherches dans une tour d’ivoire construite par l’État. Notre propos peut paraître dur mais nous demanderons simplement depuis quand un philosophe a eu une influence visible de tous sur la société ? Depuis plus de trente ans, depuis Sartre, la philosophie n’a plus de voix en France. Accepter l’inscription sociale de l’université et le rapport qu’elle entretient avec le pouvoir c’est peut être aussi, pour les universitaires, accepter de retrouver la rue. Il est sans doute temps de relire toute la philosophie du quotidien qui s’est faite après-guerre pour reprendre à nouveaux frais, le problème de l’université. L’université ne sera jamais un empire dans un empire, il lui faut donc sortir de ses murs pour retrouver la société de laquelle elle cherche trop à s’exclure. Hors les murs, le salut. Puisque l’université est en crise, il lui faut trouver des alternatives, des nouveaux lieux d’investigation, des nouvelles formes de dialogues. Ils ne peuvent se faire qu’avec les autres entités politiques de la cité (la société, le pouvoir…). Ce qui apparaît comme une crise n’est peut être que l’expression de la sclérose de l’université vis-à-vis des autres institutions politiques de la cité. Jusqu’à présent notre propos s’est porté sur les différents rapports entretenus entre l’université et les éléments qui lui sont extérieurs. Abordons les problèmes internes à l’université.

4° Faculté supérieure/faculté inférieure :

Le développement que nous allons mener à présent à plusieurs ambitions : inscrire le problème de l’autonomie de l’université dans son cadre historique mais aussi reprendre les idées proposées plus haut en les reprenant dans la perspective interne de l’université. Commençons par redire que l’université a connu principalement deux périodes historiques. La première remonte au XVIIe siècle pour parvenir jusqu’au XVIIIe siècle. C’est l’université sous sa forme pré-moderne pour employer la terminologie de Macherey. Le deuxième moment de l’université commence au XIXe siècle pour venir jusqu’à nous : c’est la forme dite moderne. La première université moderne à vu le jour sous l’inspiration de philosophes post-kantiens mobilisés pour la réussite de cette opération. Elle s’est incarnée dans l’Université de Berlin, « l’actuelle Université Humboldt, du nom de celui qui a le plus contribué à en fixer les premières orientations, qui se sont ensuite transmises à la plupart des universités européennes et même transcontinentales, et caractérisent encore pour l’essentiel la forme et l’esprit de l’Université telle que nous la connaissons actuellement ». Cette Université « moderne » s’est constituée au moment où l’Etat a pris en charge les activités académiques, qui se sont alors déroulées en son nom et sous sa responsabilité, ce qui l’a amené à en assumer directement le contrôle : l’expression « politique universitaire » a alors pris tout son sens. La raison de ce changement historique est le rapport entretenu entre l’université et le pouvoir. Dans sa forme pré-moderne, le pouvoir accordait le primat aux facultés dites supérieures c’est-à-dire celles qui enseignaient la théologie, le droit et la médecine et celles qui avaient le poids social le plus conséquent. L’université, dans sa forme moderne, a refusé cette division toute politique. Contre la hiérarchie présente dans l’université pré-moderne, l’université dans sa forme moderne a insisté sur le principe d’unité organique des savoirs dont chaque domaine devait avoir droit de cité. Le passage de l’université pré-moderne à l’université moderne est en réalité le passage de la hiérarchie monarchique avec arrière fond transcendant à l’idéal démocratique.

« (…) de là un nouveau concept d’université en tant que communauté de connaissances négociant entre elles leurs relations sur des bases intellectuelles (…) »

La modernité semble refuser la division entre faculté supérieure et faculté inférieure, qui était le résultat d’une décision plus politique que scientifique. Kant dans son ouvrage Le Conflit des Facultés a bien conscience des causes de cette division :

« Selon l’usage en vigueur, on divise les facultés en deux classes : celle des trois Facultés supérieures et celle de la Faculté inférieure. On voit bien que, pour cette division et cette dénomination, ce n’est pas la corporation des savants, mais le gouvernement qui a été consulté. Car parmi les Facultés supérieures, on compte seulement celles au sujet desquelles le gouvernement a intérêt à se demander si leur enseignement doit être de telle ou telle nature ou bien exposé publiquement ; au contraire celle qui n’a qu’à veiller à l’intérêt de la science est appelée inférieure, car elle peut en user avec ses propositions comme il lui plaît. Ce qui importe le plus au gouvernement, c’est ce par quoi il se procure l’influence la plus forte et la plus durable sur le peuple et les objets des Facultés supérieures sont de cette nature. C’est pourquoi il se réserve le droit de sanctionner lui-même l’enseignement des Facultés supérieures ; quant à celui de la Faculté inférieure, il l’abandonne à la raison propre du peuple savant. » (p. 15)

La division entre faculté supérieure et faculté inférieure est ainsi le résultat d’un intérêt politique. Le pouvoir se soucie peu de la recherche de la vérité pour elle-même qui est l’apanage de la faculté inférieure. C’est sans doute la raison qui a permis le passage de l’université dans sa forme moderne. Si le pouvoir ne se soucie guère de la faculté inférieure, il ne peut prétendre à juger les enseignements qui y sont prodigués et ne doit par conséquent pas intervenir dans son organisation. Qui peut alors se charger de l’organisation interne de la faculté inférieure ? C’est là que la philosophie entre dans l’arène universitaire et devient instance politique.

5° Le cas de la philosophie :

Les philosophes ont joué un important rôle dans le passage de l’université pré-moderne à l’université moderne. Notre analyse s’était arrêtée sur la revendication que nous avons appelé démocratique de l’université moderne. L’idéal démocratique resterait cependant à l’état d’idéal puisque, selon les philosophes, l’université moderne a besoin d’un maître à penser, rôle que la philosophie se verrait bien occuper. Et de fait, les philosophes furent déterminants dans le passage à l’université moderne qui s’est traduit par une volonté d’autonomie plus grande. La faculté inférieure est la faculté tournée sur elle-même, qui ne se consacre à rien d’autre qu’à la recherche de la vérité, qui n’a pas d’avis à donner sur la société ni sur l’extérieur en règle général. Elle est stricte intérieur qui se voudrait complètement séparée de l’extérieur. Le pouvoir peut exercer sa puissance autant qu’il le souhaite sur la faculté supérieure mais il doit, en théorie, laisser la faculté inférieure en dehors de toute critique. Le problème qui se joue ici est la démarche quasi schizophrène de la philosophie. D’une part elle voudrait être dégagée de toute contrainte issue du pouvoir et en même temps elle se veut instance politique en ce sens qu’elle propose de diriger la restructuration de l’université, d’être le fer de lance de la nouvelle politique universitaire. Or, cette situation est intenable. La philosophie doit faire le choix entre l’autonomie et la politique. Cette situation schizophrène de la philosophie se retrouve dans les diverses positions adoptées par les philosophes. Nous évoquerons rapidement la position de Kant et de Schelling. Pour Kant, la philosophie doit occuper une place centrale au sein de l’université. Non seulement il doit y avoir une faculté de philosophie séparée des autres facultés mais, en plus, la philosophie doit pouvoir s’exprimer à propos des autres domaines universitaires. Pour Schelling il en va tout autrement.

« Kant, selon Schelling, a commis, non seulement une erreur politique, mais une faute de logique : il a cru que la philosophie pouvait être à la fois le tout et une partie, être au-dedans de l’université son dedans, ce qui est rationnellement inconcevable, car « le tout ne peut être rien de particulier » ».

La solution proposée par Schelling est que, puisque la philosophie ne peut être à la fois le tout et la partie, la philosophie ne soit nulle part. Il ne s’agit pas d’une destruction de la philosophie mais plutôt de l’acceptation du fait que la philosophie s’exprime sous toutes les formes universitaires et, conséquemment, elle n’a plus besoin d’une faculté particulière pour se développer. La philosophie étant partout, il ne faut pas l’isoler dans une faculté particulière.

Ce débat sur la place de la philosophie peut, selon nous, prendre un tournant différent. Ce tournant est envisageable si le travail est fait à partir de la définition de la philosophie. Si la philosophie est envisagée comme science conceptuelle, c’est-à-dire dont le domaine d’étude propre est le concept, alors une solution nouvelle peut être apportée. Il y a du concept en-dehors de la philosophie, toutes les sciences sont travaillées par les concepts, si bien que la prétention hégémonique de la philosophie n’a pas lieu d’être. La philosophie ne doit pas se charger de l’organisation de l’université. La philosophie peut donc se diluer dans l’université selon le vœu de Schelling. Pourtant, il reste des concepts propres à la philosophie. C’est la raison pour laquelle il faut conserver une faculté de philosophie. Ainsi la philosophie sera à la fois partout, et de fait elle a toujours été partout si on l’entend comme science du concept, et elle sera en même temps localisée dans une faculté qui traite de concepts spécifiquement philosophiques. Le problème n’est pas, selon nous, le lieu de la philosophie, mais plutôt que les philosophes ont du mal à admettre que la philosophie leur échappe. Le travail conceptuel est réalisé par toutes les sciences et les philosophes ont peut être des difficultés à partager leur terrain de chasse. La philosophie doit retrouver l’idéal démocratique qui a animé selon nous le passage de l’université de sa forme pré-moderne à sa forme moderne. Avant de conclure nous aimerions ouvrir la problématique de l’autonomie de l’université à partir des bouleversements contemporains que cette institution a connus.

6° Les bouleversements contemporains :

La crise actuelle que traverse l’université ne peut se comprendre qu’en prenant en compte la spécificité actuelle de l’université. L’université, telle qu’elle se développe aujourd’hui, n’a pas été prise en compte par Macherey. Le développement et les hypothèses que nous allons proposer dans cette dernière partie reposent sur des réflexions qui n’engagent que nous. L’hypothèse principale que nous cherchons à défendre est que l’université, dans sa forme la plus récente à pris un tournant social. Une troisième révolution historique s’est produite ces dernières années. À l’université pré-moderne et moderne dont nous avons tenté de restituer les enjeux doit s’ajouter une troisième forme de l’université que nous appelons université postmoderne ou université sociale. Quelle est la spécificité de cette nouvelle forme de l’université ? L’université est devenue le lieu du prolongement logique des études scolaires. La démocratisation de l’accès aux études qui s’est traduite depuis quelques années par la volonté d’obtention du baccalauréat pour 80% d’une classe d’âge a nécessairement conduit à l’accès massif de la population à l’université. Aujourd’hui l’université n’est plus un mérite mais un droit. Précisons néanmoins qu’il s’agit là d’une spécificité continentale, l’accès aux universités anglo-saxonne ou d’Amérique latine est plus restrictif. Il y a d’ailleurs un lien entre l’évolution de l’accès à l’université et l’évolution sociale. Nous retrouvons ici la thématique de l’université envisagée comme microcosme social. Néanmoins cette démocratisation de l’université ne cache-t-elle pas une ségrégation plus vicieuse ? Lorsque les chiffres montrent qu’en première année de licence, un étudiant sur deux ne parvient pas au bout de cette première année, il est possible d’interroger la capacité de l’université à faire face à ce mouvement de démocratisation. La difficulté actuelle de l’université est qu’elle doit accepter tout le monde mais ne peut prendre personne ou du moins que les places sont plus chères qu’il n’y paraît. La faculté inférieure est la plus touchée par ces difficultés. Tout étudiant ayant accès de droit à celle-ci à la suite de l’obtention du baccalauréat, elle ne peut se permettre de refuser quiconque. Elle doit donc ouvrir des portes de plus en plus larges à l’entrée mais dont la sortie est de plus en plus restreinte. L’université postmoderne est rendue politique par la force des choses. Il semble qu’elle n’a plus le choix entre autonomie et ancrage sociopolitique. Il lui faut faire face à l’arrivée massive d’astudés qui ne savent pas vraiment quoi attendre d’elle. Nous réitérons donc notre constat de la nécessité pour l’université d’investir à nouveaux frais la politique. De fait l’université ne peut plus fuir le social. Les idéaux d’autonomie ont été définitivement enterrés par sa démocratisation. Il lui faut donc accepter cette situation nouvelle et retrouver son ancrage social qui n’a jamais, en fin de compte, été absent.

Conclusion :

L’université a été approchée sous six angles différents qui révèlent chacun à leur manière, la difficulté de celle-ci à jouer entre sa perspective intérieure et sa perspective extérieure. L’université rêve d’une intériorité pure là où tout devrait la conduire à se penser comme une extériorité. Il faut que l’université accepte d’être ce qu’elle est, c’est-à-dire une institution sociale. L’université doit redescendre dans la rue, elle doit être sans condition comme le souhaite Derrida. Nous conclurons avec Macherey :

« Etre « sans condition », ce n’est pas être délié, au sens d’une liberté d’indépendance abstraite, formelle, disposée à être aussitôt contestée, mais c’est au contraire être lié encore plus, sous la forme d’attaches surdéterminées qui, comme le déclare Derrida, rendent l’université « divisible », et divisible indéfiniment, à l’opposé de sa prétention spontanée de ne constituer qu’un seul corps bien organisé et localisé, qui se maintiendrait à part du reste de la vie sociale, en pratiquant à son égard une indépendance hautaine et, comme on dit, souveraine . »

Toutes nos citations seront extraites des interventions de Pierre Macherey au cours de son séminaire de recherche consacré à l’université.

Nous pensons ici au cours « Critique de la vie quotidienne » proposé par Philippe Sabot.

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Published by brouillard-charnel - dans Philosophie
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Clovis Simard 15/08/2012 00:44

Blog(fermaton.over-blog.com),No-24. THÉORÈME de SCHELLING. - Esprit et nature réconciliés.