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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 00:14

Les journaux, les murs facebook, les bistrots, les réunions syndicales ou estudiantines (sans doute les pires de tous)... abondent de phrases toutes faites comme : "on est pris en otage." ou "on remet en cause nos libertés."

Pourquoi cette pratique?

Une première chose est de remarquer le contexte dans lequel ces phrases s'énoncent : il s'agit toujours d'un contexte politique, à savoir le lieu de l'opinion nécessaire. En politique on ne peut pas dire qu'on ne sait pas, il faut savoir, il faut offrir aux autres son opinion, prendre position et une position claire et tranchée qui n'appelle à aucune nuance. La discussion politique est le lieu privilégié de la vérité toute faite, prémachée et prédigérée, le macdonald de la pensée. Il s'agit bien de traiter le cas de la discussion politique et non pas celui de la pensée politique qui ne correspond en rien à ce que nous examinons ici. 

Le deuxième élément qu'il semble nécessaire d'apporter est la nécessaire difficulté des questions politiques qu'il s'agit de trancher par les intervenants. Il y a donc une rupture qui intervient entre l'obligation de prendre position et la difficulté des questions abordées. 

Que faire alors, lorsqu'on est pris dans ces contradictions? 

La réponse va de soi, il faut utiliser des pensées, des mots, des expressions déjà entendus ailleurs, prononcés par d'autres faisant autorité, c'est-à-dire les hommes au pouvoir. Ainsi, l'individu politique utilisant ce procédé a l'impression d'oeuvrer, de produire de la pensée politique alors qu'il ne fait rien d'autre que de témoigner de sa misère intellectuelle et de sa peur cachée des questions politiques. Pourquoi tout simplement ne pas dire "je ne sais pas, cette question est bien trop difficile pour moi..."? Plutôt que d'adopter cette position un peu plus humble et finalement plus productive, car obligeant par la suite à réfléchir, il semble plus aisé de se coucher dans le lit linguistique des autres et de s'y reposer tranquillement, le temps d'une sieste de l'esprit, le temps que le problème réel passe au fil de l'événementialité journalistique. 

L'intérêt de cette création d'un champ linguistique "prêt-à-l'emploi", le pouvoir l'a très bien compris; sans doute lui a-t-il était soufflé à l'oreille par de jeunes communiquants sortis des écoles de communication où les plus forts vont au pouvoir quand les plus faibles vendent du jambon, mais finalement les procédés sont les mêmes. Il suffit d'un exemple pour prouver que le pouvoir a bien compris l'intérêt de cette pratique : le fait que, à l'occasion d'une actualité un peu plus tendue qu'à l'accoutumée, le président, les ministres et donc, par dérivation, les journaux... reprennent exactement les mêmes expressions répétées inlassablement aux oreilles de français en mal de phrases fortes. 

Ce n'est pas tout, le pouvoir ne se contente pas seul de reprendre ces expressions, le soit disant contre-pouvoir s'en charge également. Je pense à une certaine "grande" émission d'une chaîne câblée dont l'un des chroniqueurs se charge de montrer (quel insolence!) que tous les politiques, dans toutes les conférences de presse, ont répété la même chose. Alors le public rit, il se dit que nos dirigeants sont décidément bien bêtes, mais pendant ce temps le martelage linguistique continue et opère avec une force d'autant plus grande qu'elle fonctionne sur le mode comique.

C'est ainsi que, chemin faisant, des expressions fast-food finissent par arriver dans toutes les bouches dès qu'une situation politque cristallise des tensions réelles. User de telles expressions n'a d'autre effet que de n'être jamais désemparé face à des situations complexes.

 

Pour aller plus loin : lire les textes sur la distinction entre langage parlé et langage parlant dans l'oeuvre de Merlau-Ponty : "La Prose du Monde" 

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Published by brouillard-charnel - dans Philosophie
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