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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 20:26

Avez-vous vu ces vieillards dans la rue qui osent se ballader sans qu'il soit possible de leur assigner un sexe de manière immédiate? Pourquoi on ne sait pas toujours très bien identifier le sexe d'une personne âgée et pourquoi cela est-il surprenant?

Une première hypothèse serait de croire que la laideur a envahi cette chaire surannée et que le laid n'a pas vraiment de sexe puisqu'il ne peut être désirable... Très mauvaise hypothèse! 

Les vieillards perdent leur sexe en même temps que leur utilité sociale. IIls ne font plus partie du monde social qui se définit par un ensemble de relations de pouvoir dont l'un des procédés les plus productifs est la création de dichotomies : homme/femme, jeune/vieux, blancs/noirs, riches/pauvres..., la liste est bien trop longue pour être exhaustive. La dichotomie n'est d'ailleurs pas simplement binaire, elle peut être multipolaire comme dans les questions de religion ou de couleur de peau par exemple. Si on s'en tient à un vocabulaire althuserien et dans un croisement avec des réflexions bourdieusiennes, on pourrait dire que l'Etat ne conserve son pouvoir pas simplement à l'aide des Appareils Idéologiques d'Etat et des Appareils Répressifs d'Etat mais également avec ce que nous appelons les Appareils Dichotomiques d'Etat (ADE). Ces derniers sont tous les moyens entrepris par le pouvoir (positifs ou négatifs) pour créer des distinctions entre les citoyens. L'extension des ADE est extrêmement large et va de la séparation des toilettes pour les deux sexes aux lois de discrimination positives en passant par les plans d'aménagement urbain. Nous ne nions pas le caractère positif d'une partie des ADE mais nous souhaitons simplement insister sur le fait qu'ils ont pour effet de séparer les individus au sein du champ de pouvoir social. 

Mais n'oublions pas nos petits vieux! Pourquoi perdent-ils leur sexe avec l'âge? Sont-ils des anges avant l'heure? Malheureusement non. Ils sont simplement le résultat d'une politique de distinction des genres masculins et féminins qui finit par s'essoufler en même temps que la vie de ces personnes que la mort attend. Cette politique qui fait partie des ADE opère dès avant la naissance. La question du sexe de l'enfant est primordiale pour les jeunes parents. La force des ADE s'exprime ici comme l'impossibilité de ne pas prendre position concernant le sexe de son futur rejetons. Il y a les partisans des filles, des garçons et ceux qui ne veulent pas savoir. Ces derniers sont-ils hors du jeu des ADE? Non, bien au contraire. Le fait de ne pas vouloir savoir est déjà une position quand à la production du genre. Ces parents pensent : "On va tenter de sortir des problématiques de genre, élever un enfant et pas un garçons ou une fille..." Mais que font-ils? La question de la chambre de l'enfant est un indicateur important. Ce type de parents prépare une chambre "neutre", ni bleu, ni rose, souvent jaune, symbole pathétique de l'amour et de la joie d'être parents... En fait ces parents ne sortent pas des ADE parce qu'ils se déterminent en fonction des problématiques de genre, ils sont obnubilés par l'idée de se distinguer de cela et y retombe inévitablement. En définitive, ce qu'il faut retenir ici c'est le positionnement nécessaire vis-à-vis du genre de l'enfant. La construction du genre est un processus qui s'opère ensuite toute la vie durant : on construit des garçons, on construit des filles puis on en fait des hommes et des femmes. Cette construction a pour ressort des enjeux de pouvoirs et de régulations des individus. 

Si les vieux finissent par ne plus avoir de genre, la cause en est leur inutilité pour la société. Avant de mourir corporellement on meurt socialement d'où une profonde dépression qui anime souvent nos aînés. Il s'agit là d'un cercle vicieux : la société n'a plus besoin du veillard alors il finit par ne faire que le service corporel minimum et se voit par-là plus vite rejeté. 

Au final, si les vieux n'ont plus de sexe c'est qu'ils sont déjà morts, au moins aux yeux de la société...

 

P.S.: ce texte est le résultat d'un constat. Les études concernant le genre, les fameuses "gender studies" font légion. Par contre il y a un manque significatif concernant les possibilités de perte de genre. A notre connaissance aucune étude traite de la perte du genre en fonction de "l'inutilité" sociale. Cette thèse pourrait également fonctionner avec les exclus, notamment les SDF qui paraissent également dépourvus de sexe (nous renvoyons à notre texte sur l'exclusion charnelle). Une étude qui se consacre non plus à la construction du genre mais à sa possible perdition pourrait renouveler les "gender studies".

 

Pour aller plus loin : il y a aujourd'hui une abondante littérature concernant les problématiques du genre mais elle est souvent de mauvaise qualité. Nous renvoyons donc à trois grands penseurs qui ont le mérite de développer une assise conceptuelle puissante :

-Simone de Beauvoir par exemple Le Deuxième Sexe

-Pierre Bourdieu : La Reproduction

-Judith Butler : Trouble dans le Genre

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Published by brouillard-charnel - dans Philosophie
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