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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 19:41

Aujourd'hui c'est l'ouverture du bac! Et comme tous les ans, on nous sort un spécialiste qui vient nous démontrer par la preuve historique (avec un très grand H) à quel point le baccalauréat est aujourd'hui devenu une sorte d'excrément du bac originaire, le seul, le vrai, le difficile, celui que personne ne pourrait obtenir aujourd'hui! Au-delà du fait que les spécialistes en question sont sans doute des ex soixante-huitards et qu'ils ont donc eu leur bac gratuitement, que révèlent ces manipulateurs de pourcentages historiques? 

D'une part le bac est-il plus facile qu'autrefois? Nous ne le pensons pas. Il n'est ni plus simple ni plus complexe mais tout simplement différent. Les programmes répondent à des évolutions épistémiques, sociales et historiques. Le bac est, au-delà de l'examen, une dialogue avec le monde. Le monde ayant connu de nombreuses mutations, il est normal que le bac suive celles-ci. L'absurde serait d'avoir conservé le bac originaire. Mais pourquoi pas! Pourquoi ne pas prendre le bac napoléonien? ou le bac du temps de Vichy? Le bac actuel répond à la fois à des exigences actuelles et à une relation avec l'histoire des idées, sa temporalité est celle de l'institution au sens merleau-pontien: il est à la fois le résultat d'une histoire qui se condense en un présent et une ouverte sur l'avenir, une discussion incessante avec lui-même c'est-à-dire avec son passé et ses possibilités. S'il est parfaitement normal que le bac connaisse une évolution, pourquoi nous ressortir année après année les mêmes pantins rabâcheurs de la haine du présent et de la jeunesse et admirateurs d'une certaine époque où la FRANCE GLORIEUSE brillait d'intelligence et irradiait le monde de son savoir et savoir-faire millénaire?

Trois éléments de réponse à cette question:

-le premier que nous avons déjà esquissé est la mécompréhension complète de ce qu'est un concept. Lorsqu'on demande pourquoi appeler bac le bac actuel alors qu'il ne serait plus que l'ombre de lui-même, c'est qu'on comprend le concept comme substance et non comme histoire. Les concepts, tous autant qu'ils sont, ne doivent pas être enfermés dans une forme cristallisée pour les siècles des siècles amen! Non, ils doivent être compris comme appartenant à une histoire et comme connaissant des variations multiples en fonction des contextes dans lesquels ils sont plongés. 

-deuxième fonction de ces fanatiques de l'histoire-cristal, la nostalgie d'une certaine époque. Ainsi on pleure sur la France passée, une France puissante qui ne comptait que des génies, une France magnifique où tout le monde était beau et intelligent, une France... qui n'a jamais existé!!! La France actuelle, de par la massification de l'accès à l'enseignement est sans doute plus savante que dans le passé. Cela n'est pas le résultat d'un tour de magie mais d'une politique volontariste d'accès à l'enseignement pour tous. Et que les aristocrates ne s'inquiètent pas de l'arrivée des gueux dans l'enseignement, ils auront toujours droit aux meilleures places et aux meilleures formations. Car ce regret de la démocratisation du baccalauréat est également un réflexe aristocrate, une tentative de conservation du pouvoir par les héritiers. 

-ultime fonction de nos amis les spécialistes, la conservation des rapports de pouvoir entre jeunes et adultes! Car après tout, quoi de mieux pour insuffler un sentiment d'infériorité au coeur de nos jeunes bacheliers, que de leur répéter sans cesse, dès la première épreuve, que leur bac ne vaut rien! Parce qu'une fois que le "spécialiste" aura parlé, il donnera confiance aux parents du bachelier qui pourront lui dire au milieu du repas : "c'est vrai, aujourd'hui le bac ne vaut rien. Nous on a le certificat d'étude et finalement on en sait plus que vous avec votre bac...". Cette rhétorique de supermarché, le futur bachelier l'entend à la télé, à la maison, au lycée... Tout un réseau de culpabilisation de la jeunesse se met en place pour bien faire comprendre au jeune que bon d'accord on te donne le bac mais il ne faudrait pas en plus que tu éprouves une certaine fierté. Tu entres dans le monde des adultes mais tu fermes ta gueule et tu restes à ta place de jeune imbécile. Et comme les spécialistes offrent des CHIFFRES, on ne peut rien répondre! C'est la science qui parle à travers leur bouche et la science c'est forcément la vérité!!! Voilà comment on conserve ou tente de conserver des rapports de pouvoir entre jeunes et vieux. Cette tendance à la dévalorisation de la jeunesse n'est pas un phénomène actuel. Déjà dans les dialogues socratiques on se plaint de la bêtise de la jeunesse... Autre exemple, je suis actuellement en train de lire Zola où il est également fait référence à la dégénérescence progressive des jeunes. S'il doit y avoir une vérité à tirer ici, ce n'est pas la baisse du niveau du bac mais la tendance de ceux qui détiennent le pouvoir à diminuer l'importance de la jeunesse. Et en cette période où la révolte des jeunes gronde en Espagne et dans de plus en plus de pays européens, il est toujours bon de rappeler aux jeunes leur médiocrité.

En ce qui me concerne, j'ai obtenu le bac en 2005, période où il était déjà "donné" selon nos spécialistes et pourtant, honte à moi jeune prétentieux que je suis!, je suis fier de mon bac. Je ne l'ai pas volé, j'ai travaillé dur pour l'avoir et je mérite autant d'honneurs que tout autre bachelier historique.

 

Pour aller plus loin je conseille ce texte de Bourdieu :

http://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/questions/jeuness.html

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Published by brouillard-charnel - dans Philosophie
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