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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 16:48

Dans Son Excellence Eugène Rougon la prose de Zola sent le pouvoir, les lignes composant le roman dévoilant l'incarnation d'un homme par le pouvoir. Il y a des odeurs de palais, des odeurs de complots, tout cela à l'image de la médiocrité machiavélique de l'empereur dont les images de Zola le présentent comme un être sans grande envergure, un homme un peu chétif dont le génie calculateur n'est pas sans tomber dans des ficelles d'une simplicité absolue. 

Cet homme, animé par le pouvoir, n'est autre qu'Eugène Rougon, un petit bourgeois parvenu jusqu'à Paris à force de droit et d'un labeur qui se taillera jusqu'au plus profond de son corps fort et un peu hirsute, réputé pour ses mains d'une force de titan. Mais le pouvoir ne se conduit pas seul, il lui faut des forces d'appui pour atteindre les plus hautes sphères de l'empire. Pour se faire, Rougon s'entoure d'une bande qui sera à l'origine de ses succès comme de ses échecs. Les vautours qui font cercle autour de cette vache à lait extraordinaire, vont tout faire pour le hisser jusqu'au plus hauts sommets de l'Empire et ils vont y parvenir dans le but unique de le dévorer par la suite. Une scène particulièrement frappante peut faire usage de métaphore de l'oeuvre. Une chasse à courre est organisée chez l'empereur dont les festivités sachèvent par une curée où l'on voit un maître excité les chiens à plusieurs reprises avant de les laisser dévorer leur festin: Rougon est cette bête sacrifiée au pouvoir. Parvenu, il est le jouet d'hommes plus faibles que lui mais de conditions plus nôbles et qui agitent le pantin Rougon au gré du vent. Une émancipation de la part de l'homme fort n'est même pas envisageable puisque, si ces "amis" en viennent à l'abandonner pour aller sucer le sang de quelque autre victime, Rougon s'en trouve littéralement désincarné, sans force, sans vie, un corps sans chair. 

Le plus pervers de tous ces vautours est aussi le plus jolie : Clorinde dont la beauté n'aura de cesse de s'enrichir tout au long du roman. Ne pouvant obtenir le pouvoir elle-même, de par sa condition de femme, elle décide de le conquérir de biais. Elle est de ses femmes voulant le pouvoir, mais ne pouvant l'obtenir directement se doivent de l'obtenir dans les couches. Le procédé de Clorinde est celui de la dialectique du maître et du serviteur de Hegel : accepter de se soumettre à un maître pour ensuite renverser le rapport de force et retourner les forces du maître contre lui-même. Esclave de tous, elle se fait impératrice. Le seul qui se refuse à elle est également celui qu'elle admire le plus et dont elle se chargera de la destruction en bonne et due forme : Rougon. Elle se placera en servante servile du maître, en étudiante attentive aux moindres leçons du maître. Son objectif est de le rendre le plus puissant possible pour lui causer la plus grande perte possible : divine revanche d'une femme animée par le ressentiment. Sa force elle l'a tire de l'impossibilité de déterminer son pouvoir exact; nébuleuse aux cheveux d'or, Clorinde est une pieuvre qui agite de multiples tentacules en tout sens sans que l'on puisse déterminer quelle tête rejoignent les tentacules. De la sorte, impossible de déterminer ce qu'on lui doit et Rougon, en bon bourgeois pour qui les bons comptes font les bons amis, est complètement désarmé face à cette femelle mi-génie mi-imbécile. Une entrevue donne l'occasion à Clorinde de faire comprendre à quel point Rougon est sous sa dépendance mais ce dernier ne réalise pas l'ampleur de la dette. Au final, Rougon devra lutter contre lui-même car Clorinde n'est autre que sa créature, un Pygmalion dont l'unique but existentiel est de détruire son maître, détruire celui qui l'a mis au monde. Mais comme Rougon l'en avait averti, sentant sûrement que la consommation s'assimilerait à une sorte d'inceste, il est impossible pour deux tempéraments trop forts de s'entendre. Puisqu'ils ne peuvent pas s'entendre, l'un des deux doit mourir. Mais c'est sans compter sur la force de Rougon que Clorinde admettra à la toute fin du roman, dans un élan d'amiration qui initie une nouvelle répartition des rôles entre maître et serviteur:

"Vous êtes quand même d'une jolie force, vous."

Son Excellence Eugène Rougon doit être lu comme une dialectique du maître et du serviteur dans un environnement de pouvoir impérial. Cette hypothèse de lecture que nous avançons se traduit dans un très beau passage à la fin du roman, passage qui retranscrit l'opposition entre Rougon et un autre adversaire : Marsy (nous conclurons notre texte par cette citation dont le nom de Marsy aurait très bien pu être remplacé par celui de Clorinde):

"Toujours en lutte, opposés par leurs tempéraments, ces deux hommes forts se saluaient à l'issue de chacun de leurs duels, en adversaires d'égale science, se promettant d'éternelles revanches. Rougon avait blessé Marcy, Marcy venait de blesser Rougon, cela continuerait ainsi jusqu'à ce que l'un des deux restât sur le carreau. Peut-être même, au fond, ne souhaitaient-ils pas leur mort complète, amusés par la bataille, occupant leur vie de leur rivalité; puis, ils se sentaient vaguement comme les deux contrepoids nécessaires à l'équilibre de l'Empire, le poing velu qui assomme, la fine main gantée qui étrangle."

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Published by brouillard-charnel - dans Littérature
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