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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 21:32

Le soleil inonde les êtres en venant s'étouffer dans une terre aride dont les seules traces d'humidité ne semblent être que celles de la sueur sur les fronts des hommes au labeur. Des hommes?...il s'agit là d'un bien grand mot, car les êtres qui composent cette peinture ressemblent plus à une croûte peinant à se distinguer des pierres qui les entourent qu'à des hommes véritables. Au milieu de ce décor de ténèbres radieuses s'érige un empilement de pierres croyantes : c'est l'église du village. Il ne s'agit pas là d'une de ces constructions merveilleuses que les hommes ont dressé pour leur dieu mais plutôt d'une bâtisse usée par le temps, comme présente depuis des siècles, les pierres y pleurant le peu de dévotion des paysans qui les délaissent. 

Un jeune homme hante ces pierres avec une dévotion grandiose de prophète. Jeune vierge fraichement sorti du séminaire, il possède une passion exquise pour le néant, voit dans la retraite et la solitude le moyen de son salut : son nom? l'abbé Mouret. Le vide de son église n'est pas véritablement un problème, l'abbé peut ainsi mieux se consacrer à l'élévation de son âme. Les jours se succèdent dans cette pénombre de monastère où pas un événement ne peut venir troubler la laborieuse marche au silence de l'abbé et où même la mort fait partie du quotidien. Autour de ce prêtre sans chair, évoluent le terrible frère Archangias, La Teuse, une bonne râleuse qui ne se satisfait pas du silence de ce chérubin et une soeur un peu simple qui s'occupe de ses bêtes.

Un jour, apprenant de la part de son oncle, le Docteur Pascal, qu'un certain Jeanbernat est sur le point de mourir, l'abbé se sent l'obligation de l'accompagner afin d'administrer les derniers sacrements. Le vieil homme est l'intendant d'un ancien domaine ayant appartenu à un seigneur et sur le compte duquel courent de multiples légendes. Arrivés au Paradou, les deux hommes sont plus que surpris de voir ce gaillard en grande forme alors qu'ils étaient prêts à l'enterrer. Se met alors en place une conversation entre les trois hommes qui permet à l'abbé de voir en Jeanbernat une figure excentrique de philosophe prolétaire. Sans éducation particulière, il a pourtant lu l'ensemble des ouvrages philosophiques qui emplissent la bibliothèque du domaine et est prêt à soutenir la démonstration de l'inexistence de dieu face à l'abbé, plaisir rhétorique pour lequel il est très fort! Au milieu de la conversation surgit Albine, jeune fille sauvage élevée dans la plus pure tradition rousseauiste du "laissez-faire" qui trouble l'abbé de par sa liberté et fraîcheur de vivre. 

A la suite du passage par le paradou, l'abbé contracte (par dérivation avec la rencontre d'Albine) une fascination de plus en plus malsaine pour la vierge Marie, divinité exécrée par le frère Archangias comme pour tout ce qui a trait au féminin. Cela passe par des fêtes à la vierge, des prières, l'adoration pour des petites images la représentant... Cette fascination se transmue en délire et l'abbé en vient à s'effondrer, événement constituant la fin de la première partie de l'oeuvre. 

Cette première partie du roman nous place en face d'un homme désincarné et ritualisé. Son idéal est la conquête du néant et, pour l'atteindre, il est prêt à tous les sacrifices du corps. Se délester du corps pour atteindre l'esprit, tel est son horizon, son éthique et sa praxis. Cette marche à la mort se concrétise avant de conduire à la renaissance de l'abbé. La question sera de savoir si cette marche à la mort était nécessaire : la mort comme moyen de la renaissance et de l'incarnation. Nous soutenons que oui. Sans la démarche ascétique, sans la négation du corps, point de réincarnation (dans ce cas spécifique du prêtre ascétique). Le corps ne prend chair que s'il est réfléchi, c'est-à-dire s'il fait retour sur lui-même. Le retour n'est possible que dans la relation à autrui (ici Albine), mais il est possible parce que le corps y a été préparé en tant que corps purement spirituel, c'est-à-dire corps qui n'attend qu'à être rempli pour s'incarner. La fameuse illusion de la séparation du corps et de l'esprit est impossible en vérité mais la pratique du corps en vue de sa désincarnation est un moyen puissant d'accueil de l'autre. Sans cet auto-assujettissement spirituel, le corps de l'abbé Mouret n'aurait pas pu émerger dans son rapport intersubjectif. C'est bien à une dialectique de l'incarnation que nous avons à faire dans le roman de Zola. 

Réveillé amnésique, l'abbé est retourné à l'état de la prime enfance, il doit tout apprendre de nouveau. En nourrisson qu'il est devenu, il se doit d'avoir une mère pour l'amener à l'indépendance. Cette mère il la trouve en celle qui sera également sa femme, Albine. Petit à petit, son corps et son amour grandissent, en un mot il parvient à s'incarner. Son combat consiste à conquérir le paradou (on remarquera la proximité avec le terme paradis), point culminant de son incarnation. Cette seconde partie n'a à la limite pas besoin d'être décrite ou en tout cas toute explication en serait une perversion et une vulgarisation dont les mots de Zola n'ont pas besoin. Simplement, permettez-moi de citer une partie du texte confirmant notre hypothèse de lecture qui voit dans ce roman celui de l'incarnation:

"Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par lui mettre la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude inquiète :

-Non, tais-tio, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je viens de m'éveiller, et je t'ai trouvé là, pleine de roses. Cela suffit. 

Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut, murmurant :

-Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être bien loin... Je t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux, soigneusement, sous un linge ; et moi je n'osais écarter ce linge, parce que tes cheveux étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta beauté assouplie, tout entière entre mes doigts. Quand je les baise, quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.

Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses lèvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout d'un silence, il continua:

-C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître... J'étais enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui pesait sur ma poitrine... Où étais-je donc? qui donc m'a mis enfin à la lumière?"

Et pour le plaisir de lire les mots de Zola:

"Et pourquoi m'aimes-tu ? demanda de nouveau Albine.

Il sourit, il ne répondit pas d'abord. Puis il dit :

-Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant, nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne vivrais, plus si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle. 

Il baissa la voix, parlant dans le rêve.

-On ne sait pas cela tout de suite. Ca pousse en vous avec votre coeur. Il faut grandir, il faut être fort... Tu te souviens comme nous nous aimions ! mais nous ne nous le disions pas. On est enfant, on est bête. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous échappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire ; nous nous aimons parce que c'est notre vie de nous aimer."

Cette déclaration se concrétisera plus tard, concrétisation qui sera également le moment de l'ultime retournement de l'oeuvre. La consommation de l'amour se fera au sens propre comme au sens figuré et l'amour qui animait l'abbé se transformera en haine, tel ces êtres mythologiques se retournant contre leur créateur (Pygmalion, Frankestein...). Mais si l'issue de l'oeuvre est tragique, elle n'en est que plus grandiose, plus surprenante et plus incompréhensible. Elle révèle ce qui se cache au fond de l'âme sacerdotale, le besoin d'un péché pour avoir des fautes à expier. Si Zola file la métaphore biblique de bout en bout, le texte n'en est pas pour autant un récit religieux mais plutôt un récit sur la conquête de la chair même si les deux ne sont pas incompatibles. La religion se présente dans les mots de Zola comme serviteur de la chair et de l'incarnation. Se désincarner dans un rapport solipsiste pour ensuite conquérir une chair intersubjective et enfin renier celle-ci pour cause d'un sentiment de péché, telle est la dialectique de la chair proposée par Zola dans La Faute de l'Abbé Mouret: roman de l'incarnation.

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Published by brouillard-charnel - dans Littérature
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