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"On le voit, ces philosophes ne sont pas des témoins et des juges impartiaux de la valeur de l'idéal ascétique! Ils pensent à eux: que leur importe le "saint"! Ils pensent à ce qui est pour eux le plus indispensable : être délivré de la contrainte, du dérangement, du bruit, des affaires, des obligations, des soucis : avoir la tête claire; des idées qui dansent, s'élancent, volent; un air pur, léger, clair, libre, sec, comme celui des altitudes, où toute animalité se spiritualise et prend des ailes ; la paix dans tous les souterrains; tous les chiens mis à l'attache; inaudible l'aboiement de l'inimitié, de la raucune hirsute; oublié le ver rongeur des ambitions bléssées; des entrailles modestes et soumises, diligentes comme les rouages d'un moulin, mais discrètes; le coeur distant, lointain, futur, posthume, - en somme, par idéal ascétique, ils entendent l'ascétisme serein d'un animal devenu divin, ailé, qui se meut au-dessus de la vie plutôt qu'il ne repose sur elle. On connaît les trois grands mots de parade de l'idéal ascétique : pauvreté, humilité, chasteté: eh bien, que l'on regarde de près la vie de tous les grands esprits féconds et inventifs : on trouvera toujours présente en eux à un certain degré ces trois choses. Nullement toutefois, inutile de le dire, comme si c'était là leurs "vertus" - qu'importent les vertus à cette sorte d'hommes! - mais comme les conditions véritables et naturelles de leur meilleure existence, de leur plus belle fécondité possible. Il se peut cependant que leur spiritualité dominante ait dû commencer par mettre les brides à un orgueil effréné, irritable, ou a une sensualité turbulente, ou bien qu'elle n'ait réussi qu'à grand-peine à garder en éveil leur volonté de "désert", contre un penchant pour lme luxe et le raffinement, contre une libéralité du coeur et de la main trop prodigue. Mais cette spiritualité n'a agi de la sorte qu'en tant qu'instinct dominant qui impose sa loi aux autres instincts, - et elle continue de le faire ; sinon, elle ne dominerait tout simplement pas. Il n'y a donc là rien d'une "vertu". Du reste le désert dont je parlais tout à l'heure, où se retirèrent pour si'soler les esprits vigoureux et indépendants, combien il diffère de ce que les gens cultivés entendent par désert! - ce sont eux à l'occasion, qui sont le désert, ces gens cultivés. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les comédiens de l'esprit n'y tiendrait tout simplement pas, - il est loin d'être assez romantique, assez syrien, assez désert de théâtre pour eux! Certes, les chameaux n'y manquent pas non plus : mais là s'arrête toute la ressemblance. Une obscurité peut-être volontaire; une fuit devant soi-même; une peur du bruit, de la vénération, des journaux, de l'influence; un petit emploi, un train de vie ordinaire, quelque chose qui cache plutôt qu'il ne met en évidence; parfois la fréquentation d'animaux domestiques, d'oiseaux inoffesifs et gais dont la vue réconforte; des montagnes pour compagnie, non pas des montagnes mortes, mais des montagnes avec des yeux (je veux dire des lacs); éventuellement même une chambre dans un hôtel bondé, où l'on est certain d'être confondu avec tous et de pouvoir parler impunément avec n'importe qui, - c'est cela, le "désert": oh! on y trouve de la solitude, croyez-moi! Les péristyles et les portiques de l'immense temple d'Artémis, le "désert" où se retirait Héraclite avait plus de dignitié, j'en conviens: pourquoi nous manque-t-il de tels temples? (ils ne nous manquent peut-être pas: je songe à ma chambre de travail la plus belle que j'ai eue, celle de la place Saint-Marc, pourvu que ce soit au printemps, le matin, entre dix heures et midi). Ce qu'Héraclite fuyait, c'est la même chose que nous fuyons encore: le vacarme et le bavardage démocratique des Ephésiens, leur politique, les nouvelles de l'"Empire" (la Perse, on me comprend), la pacotille de foire de leur "actualié", - car nous, philosophes, nous avons avant tout besoin qu'on nous laisse en paix avec l'"actualité". Nous vénérons tout ce qui est silencieux, froid, noble, tout ce qui est passé lointain, enfin tout ce dont l'aspect ne force pas l'âme à se défendre et à se fermer, - tout ce à quoi l'on peut parler sans parler fort. Qu'on écoute donc qu'elle est le timbre d'un esprit lorsqu'il prend la parole : tout esprit à son timbre propre, aime son timbre propre. Par exemple celui-ci doit être un agitateur, je veux dire une tête creuse, une casserole vide: tout ce qui entre en elle en ressort morne et épais, alourdi de l'échos du grand vide. Cet autre-là à presque toujours la voix enrouée: s'est-il par hasard enroué à force de penser? C'est possible, - qu'on s'adresse aux physiologistes, - mais qui pense en paroles, pense en orateur et non pas en penseur (cela trahit qu'au fond il ne pense pas les choses, mais seulement par rapport aux choses, et qu'à vrai dire il ne fait que se penser lui-même et penser ses auditeurs). Ce troisième-là est trop insistant, il s'approche trop de nous, son haleine nous souffle au visage, -machinalement nous fermons la bouche, bien qu'il nous parle par l'intermédiaire d'un livre : le timbre de son style nous en donne la raison, -il n'a pas le temps, il ne croit guère en lui-même, il ne parlera que maintenant ou jamais. Un esprit sûr de lui-même parle bas, il cherche une existence cachée, il se fait attendre. Le philosophe se reconnapit à ce qu'il évite trois choses qui brillent et font du bruit : la gloire, les princes et les femmes : ce qui ne veut pas dire qu'elles ne viennent pas à lui. Il craint la lumière trop vive ; c'est pourquoi il craint son époque et le "jour" qu'elle répand. Il y est comme une ombre: plus le soleil descend, plus elle s'agrandit. Quand à son "humilité", tout comme il supporte l'obscurité, il supporte aussi une certaine dépendance et un certain effacement : mieux encore, il redoute d'être dérangé par la foudre, il repousse l'insécurité qui est celle d'un arbre trop isolé et trop exposé, sur lequel toute intempérie fait passer sa mauvaise humeur et toute mauvaise humeur son intempérie. Son instinct "maternel", l'amour secret de ce qui grandit en lui lui prescrit des situations où il est délivré du devoir de penser à lui-même : tout comme l'instinct de la mère a jusqu'à présent maintenu la femme dans une situation de dépendance. En fin de compte, ils demandent assez peu ces philosophes; leur devise est "posséder c'est être possédé" -: et cela, je ne saurai trop le répéter, non par vertu, non par une volonté méritoire de sobriété et de simplicité, mais parce que leur maître suprême l'exige d'eux, l'exige avec sagesse et avec intransigeance : ce maître n'a dans l'esprit qu'une chose et ce n'est que dans ce but qu'il accumule et tient tout en réserve, temps, force, amour, intérêt. Cette sorte d'hommes n'aiment être dérangés ni par des inimitiés ni par des amitiés : ils oublient et méprisent facilement. Il leur semble de mauvais goût de jouer les martyrs; "souffrir pour la vérité", ils laissent cela aux ambitieux, aux comédiens de l'esprit et à tous ceux qui ont du temps de reste à y consacrer (eux, philosophes, ont quelque chose à faire pour la vérité). Ils font un emploi modéré des grands mots; même le mot "vérité", dit-on, leur répugne : il leur paraît fanfaron... Quant à la "chasteté" des philosophes enfin, la fécondité de cette sorte d'esprit se trouve évidemment ailleurs que dans la procréation; ailleurs aussi, peut-être, la survie de leur nom, leur petite immortalité (les philosophes de l'ancienne Inde s'exprimaient encore avec moins de modestie : "à quoi bon des descendants pour celui dont l'âme est le monde?"). Il n'y a là rien qui ressemble à une chasteté due à l'idéal ascétique ou à la haine des sens, pas plus qu'il n'y a chasteté chez l'athlète ou le jockey qui s'abstient du commerce des femmes: ainsi le veut, du moins pour le temps de la gestation, leur instinct dominant. Tout artiste sait combien les rapports sexuels sont nuisibles dans les états de grande tension et de grande préparation intellectuelles; les plus puissants et le plus instinctifs d'entre eux n'ont pas besoin de l'expérience, de la dure expérience, pour le savoir, -c'est leur instinct "maternel" qui dispose sans scrupule, au profit de l'oeuvre en formation, de toutes les réserves et de tous les suppléments de force et de vigueur de la vie animale : la force supérieure s'assimile alors la plus faible."

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